Une opération inévitable :
tirage à sec, et contrôle des épaisseurs par un
expert agréé. Cet
article en anglais

- Le certificat de bateau, obligatoire pour pouvoir naviguer,
précise bien que ma péniche Freycinet
aménagée en atelier et logement, doit être
visitée à sec en 2004.
- En effet, le fond a été refait à neuf en
tôle de 8 mm, peak , arrière et bordés
doublés en tôle de 6mm, en décembre 1998. Les
5 ans me semblent bien courts pour apercevoir la moindre usure sur
une coque comme neuve, mais la parole d'expert fait la loi dans ce
domaine !
- Première étape, la recherche d'un chantier...
Partout en France, mon 1,50 m de tirant d'eau m'interdit les
cales-sèches pouvant rarement recevoir plus de 1,20 m de
tirant d'eau.
- Bouche à oreille (plusieurs amis mariniers ont
déjà fait intervenir ce chantier) et
publicité dans FLUVIAL me font prendre contact avec le
chantier Meuse et Sambre, en Belgique, tout près de
Namur.
- Connaissez-vous beaucoup d'entreprise, en France, dont le
responsable indique non seulement son numéro de
téléphone portable, mais aussi son numéro
privé ? Pour ce chantier, Christian Laurent, accepte
d'être dérangé jusque chez lui... Pour moi,
c'est un bon signe ! Quelque chose comme "je suis à votre
disposition et mon seul but est de vous satisfaire"
- Rendez-vous est pris pour les environs du 8 juillet.
L'opération doit durer quelques jours : sortie du bateau,
nettoyage au supresseur, puis goudronnage en deux couches
après visite de l'expert.
- Le coût, 1000 euros pour le chantier, 750 pour
l'expertise,
- Après huit journées de navigation depuis
Châlons en Champagne, voici enfin le confluent de la Sambre
et de la Meuse, et quelques kilomètres plus loin, sur la
rive gauche, le chantier Meuse et Sambre

-
- Bien que la fréquentation du fleuve et de ses grandes
écluses m'ait fait prendre conscience de la petitesse de
mon bateau - dans la dernière, dite des Grands Malades, je
pourrais facilement faire un demi-tour entre les deux portes...-
je suis impressionné par l'immense plan incliné du
chantier, ses deux énormes grues, ses hangars de
construction d'où sortent deux fois par an des bateaux de
100 m de longueur...Sur le plateau de travail, une péniche
pétrolière de 1500 tonnes, plusieurs bateaux de 38 m
dont l'un va être raccourci à 29 m.
-
- Apparemment, ça se bouscule et je devrai attendre
quelques jours avant d'être tiré à terre. Le
quai d'attente est encombré de barges de transport, de
péniches de 1000 et 1500 tonnes. Je stationne à
couple, en troisième position contre un bateau de 1000 t,
dont le jeune marinier attend un arbre d'hélice en
façonnage...
- Le deuxième soir, le père du jeune homme arrive
avec son bateau de 500 tonnes juste pour la nuit. Mes petits 38m
de long me transforment en une tranche de jambon dans un
énorme sandwich d'acier...
-
- J'ai le temps, je peux flanner. Je suis tout de suite surpris
par la bonhommie qui règne sur le chantier. On y circule
librement, sans que quiconque vous demande ce que vous faites
là. L'impression de bonhommie est incontestablement
accentuée par le délicieux accent wallon des
ouvriers. Nombreuses prises de courant en différents points
du chantier qui permettent de se raccorder. ( c'est un
détail, mais tellement important...Qui aime vivre dans le
doux ronron d'un groupe électrogène ?)
- Les deux grues sont utilisées en permanence, pour
déplacer un gros poste de soudure, un container de
bouteilles gaz-oxygène pour la découpe, une
tôle de taille impressionnante...
- Elles circulent sur une voie médiane du chantier de
chaque côté de laquelle se distribuent les
emplacements recevant les bateaux posés très en
hauteur sur cales ou chariots permettant de passer sous les fonds
sans presque se baisser, et donner ainsi aux ouvriers un
réel confort de travail...
-
- J'ai le souvenir de l'expert entrain de ramper sous mon bateau
dans la cale sèche du chantier de St Jean de Losne dans un
vide de 40 cm, et ressortant suant, boueux et pestant contre les
conditions de travail.
Je suis un peu surpris par les mouvements du bateau à quai.
Une circulation intense de péniches parfois énormes
provoque des vagues assez importantes qui donnent des impressions
presques marines...
Mon marin, Christophe, embarqué pour le voyage, me fait
remarquer que la chasse d'eau du logement avant du bateau
déborde. Je constate le fait avec une certaine
inquiétude, car les chasses d'eau étant
alimentées par la rivière suivant le principe des vases
communicants, cela veut tout simplement dire que nous avons pris de
l'eau, et en quantité, puisque l'enfoncement annonce 10 cm de
trop...
En un instant, la voie d'eau est découverte : c'est par
l'évacuation d'un palier dans l'escalier d'accès
à la cale, que l'eau entre : un collier a cassé, le
tuyau souple annelé, pour une raison qui m'échappe,
s'est déboité de son tube, et par l'effet des vagues de
la Meuse, l'eau est peu à peu entrée, jusqu'à ce
que le tuyau soit complètement immergé. Je bouche
l'orifice pour arrêter le remplissage, et heureusement, la
sortie à sec va permettre de faire une incision dans le fond,
et évacuer ce que j'estime à au moins 10 000
litres...
Il n'y aura pas de conséquences quant à l'isolation,
car c'est seulement la partie inférieure de la coque qui a
pris l'eau, là ou se trouvent, posés sur les varangues,
les 140 tonnes de rails de chemin de fer qui servent de lest,
recouverts par un plancher de fer au-dessus duquel seulement commence
l'isolation des parois, donc à 30 cm au-dessus du fond.
Enfin, après six jours d'attente, l'opération de
sortie commence.

- Trois chariots sont immergés dans la Meuse, sur
lesquels je place le bateau avec le maximum de douceur. Puis la
montée débute à vitesse très lente, le
long du plan incliné, jusqu'à la partie horizontale
du chantier où trois autres chariots sur rails, viennent
remplacer les supports élévateurs qui dans la
foulée, redescendent dans l'eau rejoindre deux autres
chariots pour sortir sur mon côté gauche, une
péniche de 1033 tonnes, (67 mètres de long pour 8,25
m de large) dont l'arbre d'hélice va être
remplacé dans la journée. C'est environ une heure de
travail pour deux ouvriers pour sortir un bateau grâce
à ce dispositif de tirage certes pas jeune - il a
été mis en place dans les années 60-, mais
bigrement efficace.
- Le chantier peut sortir des bateaux jusqu'à 1,60 m de
tirant d'eau.
- La partie immergée de la coque et le fond sont couverts
d'amas de moules d'eau douce, de plaques parfois très
larges d'algues vertes de différentes espèces, dans
lesquelles s'agitent des milliers de petits crustacés
ressemblant à de minuscules crevettes...
- Sur le chantier, c'est un artisan qui sous-traite le nettoyage
et le goudronnage des bateaux. Il travaille sur les trois sites de
l'entreprise. Il est énorme, rigolard, et derrière
cet air de clown, se cache un vrai professionnel, rapide,
efficace, qui n'oublie pas, à la fin de son travail, de
faire signer par le client un certificat de satisfaction du
travail effectué.
- Dans des gerbes odorantes, tout ce qui couvre la coque
disparait, retombant au sol, et, malheureusement, aussi, sur les
superstructures du bateau. Il me faudra une journée pour
faire redescendre toute cette crasse au sol à grand renfort
de brosses, de jets d'eau et d'huile de coude...
- Très peu de traces de corrosion, si ce n'est sur les
anodes qui ont parfaitement joué leur rôle...
- Dès la mise à terre, à la disqueuse, j'ai
ouvert deux fentes en croix dans le fond du bateau, à
mi-longueur. C'est une cataracte. Je mesure dans un seau le
débit : 5 litres à la minute. Cela va couler pendant
37 heures, soit plus de 11000 litres !
-
- L'expert examine la coque, et m'avoue qu'il juge
sévère le fait de m'avoir imposé cette sortie
si rapidement, alors que le premier goudronnage n'est même
pas altéré.Le lendemain, première couche de
goudron posée au pistolet.

La sortie de l'eau a fait apparaître une avarie à
l'hélice : l'une des pales est cassée à
mi-longueur. Aussiôt démontée, l'hélice
est envoyée dans une entreprise sous-traitante pour
réparation. Là encore, le chantier choisit à
chaque fois la solution la plus économique et si possible la
plus rapide pour le client.
Ce contre-temps me donne l'opportunité de refaire mes
peintures extérieures autrement qu'en équilibre sur un
radeau...
Le chantier dispose de tous les services que l'on pourrait
attendre : un électricien intervient sur mon groupe
électrogène et détecte un problème dans
l'un des bobinages.
Le responsable du magasin me commande 25 litres d'huile pour mon
réducteur-inverseur après avoir pris la
précaution de passer pas mal de temps au
téléphone pour s'assurer de la bonne
référence.
Pendant qu'on s'occupe de ma péniche, plusieurs
équipes travaillent sur d'autres bateaux. L'un va être
raccourci par coupure d'un tronçon de coque, pour
accéder à un format compatible avec le canal du
midi.
- Un autre, le Balthazar, reçoit les soins des
"carrossiers" qui contrairement à ceux du secteur
automobile ne changent pas des pièces, mais les
façonnent après avoir découpé au
chalumeau la partie malade...
- Et il semblerait que nous soyions en pleine période de
congés...
- Dans deux mois, le chantier Meuse et Sambre commence la
construction d'un grand bateau, et je crois que ça va
bourdonner jour et nuit pendant quelques mois...
- Bilan avant remise à l'eau : une totale satisfaction,
avec cependant une morale qui doit faire partie des règles
du savoir-vivre sur un bateau : ne jamais faire de
prévision de durée, et savoir que patience et
longueur de temps font plus que force ni que rage...